I-Interim, 2 avril 2026, sur Jobintree, cherche un commercial CDI en Île-de-France. La fiche prévient, à l’avant-dernier paragraphe, que « La première sélection des candidatures sera effectuée par un agent d’intelligence artificielle », promesse d’un « tri rapide et objectif des CV ». Puis viendra une prise de rendez-vous automatisée, « sur un principe similaire à Doctolib », pour un entretien en agence. Le poste est ouvert aux débutants. La qualification conventionnelle est « Agent de maîtrise ». Le secteur, en code APE INSEE, s’appelle « Activités des agences de travail temporaire ». Pas de mention de télétravail.
I-Interim recrute son commercial avec l'IA qu'elle veut lui vendre
Je m’arrête sur la fiche.
I-Interim ne vend pas du logiciel. I-Interim vend de l’intérim, c’est-à-dire la forme la plus précarisée du droit du travail français, augmentée depuis quelques mois d’une couche d’IA propriétaire. Sa promesse aux clients franciliens, c’est de « révolutionner le recrutement d’intérimaires grâce à l’IA », avec « expertise terrain, agents IA de recrutement, agents IA de prospection et données intelligentes ». L’annonce du 2 avril ne fait pas autre chose que de faire tourner cet outil sur son propre vivier. La personne qui répond au poste de commercial passe au tamis du même algorithme qu’elle ira ensuite vendre à des DRH. Le candidat est cobaye avant d’être collègue. Il teste le produit en se présentant à la porte, puis, s’il est retenu, signe son CDI pour aller le placer chez les grands comptes franciliens dont parle la fiche. La fiche le formule à sa manière, en cherchant des « stratèges de la vente, épaulés par des agents d’intelligence artificielle » : le futur commercial est, dès la candidature, à la fois le stratège et l’épaulé. Le produit fait sa démonstration sur lui avant qu’il ne le démontre aux autres.
La boucle
Le mot « agent » change de référent à chaque ligne où il apparaît dans la fiche. « agents d’intelligence artificielle » dans la promesse commerciale. « agent d’intelligence artificielle » dans le processus de candidature, celui qui trie les CV. « Agent de maîtrise » dans la qualification conventionnelle, code INSEE, statut humain du poste. Le glissement passe inaperçu à la lecture rapide. Il dit pourtant assez bien la confusion que l’entreprise installe : le candidat sera jugé par un agent, deviendra un agent, vendra des agents. Trois agents pour le prix d’un, et un seul paie des cotisations. La langue se replie sur elle-même. Le statut conventionnel, lui, reste accroché à un mot du XXe siècle français des conventions collectives. Le reste du vocabulaire a déjà migré.
« Un tri rapide et objectif des CV ». L’objectivité y est posée comme une propriété native de la machine, sans que la fiche dise jamais qui a écrit les critères de tri, sur quel corpus l’agent a été entraîné, qui le met à jour, qui l’audite, ni à quel intervalle. Aucun nom, aucun comité, aucune date. Le mot « objectif » fait ici tout le travail rhétorique : il referme le débat avant qu’il ne s’ouvre. Pour un poste qui s’adresse aux « débutants », c’est-à-dire à des candidats dont le CV est par définition court et atypique, l’idée qu’un agent statistique entraîné sur des CV passés produise un jugement « objectif » est une affirmation philosophique, pas une caractéristique technique.
Reste Doctolib. La fiche promet aux candidats sélectionnés une prise de rendez-vous automatisée, « sur un principe similaire à Doctolib », sans nommer le prestataire, sans dire si Doctolib est la métaphore ou l’outil. La comparaison banalise un geste : on prendrait rendez-vous pour un entretien d’intérim comme on prend rendez-vous pour un frottis ou un détartrage. Le créneau, l’app, le SMS de rappel, l’annulation en deux clics. Cette grammaire du clic médical, importée dans le secteur le plus précarisé du droit du travail, fait disparaître la dissymétrie du moment. Ce n’est pas un usager qui prend la main sur l’agenda d’un soignant. C’est un demandeur d’emploi qui s’inscrit dans le créneau libre d’un recruteur qui l’a déjà filtré par machine.
La machine décide qui rencontre l’humain
La version officielle, dans la fiche, dit ceci : il s’agit de « révolutionner le recrutement d’intérimaires grâce à l’IA », avec une « arme » qui doit « accélérer » le développement auprès des grandes entreprises franciliennes. La traduction concrète tient en une ligne : un agent logiciel filtre des candidatures d’intérim pour un poste payé en « Agent de maîtrise », sans télétravail mentionné, sans audit annoncé du tri. La révolution ressemble à une accélération de la dépendance, repeinte en science.
I-Interim, 2 avril 2026, sur Jobintree, cherche un humain pour vendre des agents qui trient d’autres humains. Le candidat passera lui-même par le tri, prendra son créneau sur l’écran, comme on cale un détartrage entre deux trams. La fiche ne dit pas grand-chose de plus. Elle dit qui sélectionne en premier, et elle dit que ce sera rapide et objectif. Je reste avec le mot « agent » qui glisse trois fois dans la même page, et avec ce détail : c’est la machine qui décide qui rencontre l’humain.